Les marchands de peur

« Le but de la politique est de maintenir la population dans l’inquiétude, afin qu’elle réclame d’être mise en sécurité, en la menaçant d’une succession interminable de dangers, pour la plupart imaginaires. »

— H. L. Mencken, 1918 (traduction libre).

Un siècle plus tard, cette observation reste d’actualité.

Aux États-Unis, Donald Trump a fait de l’immigration un thème central de ses campagnes. Il décrit un pays envahi, menacé dans sa sécurité et son identité. Les difficultés liées à l’immigration existent, mais leur présentation comme une menace permanente entretient un climat d’inquiétude dont il tire un bénéfice électoral.

En Europe, plusieurs mouvements nationalistes utilisent les mêmes ressorts. Ils s’appuient sur la peur du déclassement, les difficultés économiques et les changements culturels. Les crises successives alimentent un discours de déclin national auquel ils prétendent apporter une réponse.

En France, le Rassemblement national associe depuis des décennies immigration, insécurité et perte d’identité. Cette association, répétée dans ses discours, contribue à installer l’idée que l’étranger constitue une menace. Elle lui permet de fidéliser une partie de son électorat autour de cette inquiétude.

La France insoumise développe une stratégie différente. Elle s’adresse notamment aux habitants des quartiers populaires et aux Français issus de l’immigration, parfois installés depuis trois générations. Elle met en avant les discriminations, les contrôles au faciès et les difficultés d’intégration.

Ces problèmes existent. Mais leur dénonciation peut aussi devenir un instrument politique lorsqu’elle présente les rapports sociaux comme une opposition permanente entre victimes et responsables. Jean-Luc Mélenchon cherche à mobiliser cet électorat autour d’un sentiment d’injustice et d’une volonté de rupture avec les institutions. Son discours accorde une place importante au conflit et au rapport de force. Il peut ainsi contribuer à renforcer les tensions qu’il dénonce, sans que cela démontre une volonté de provoquer une insurrection.

Le RN entretient la peur de l’étranger. LFI peut renforcer, par son discours, la peur d’être considéré comme étranger dans son propre pays. Les deux démarches ne sont pas identiques, mais elles peuvent contribuer à installer une méfiance durable entre des populations qui partagent pourtant la même société.

Les inquiétudes sur lesquelles ces mouvements s’appuient ne sont pas imaginaires. L’insécurité, les inégalités, les discriminations et les difficultés économiques ont des conséquences concrètes. Leur traitement exige des décisions, des moyens et des résultats. Leur exploitation politique demande surtout de les maintenir au centre du débat.

Il existe une différence entre reconnaître un problème pour le résoudre et l’entretenir pour en tirer un avantage électoral.

C’est ce que décrivait Mencken il y a plus d’un siècle. La peur facilite la mobilisation. Elle simplifie les oppositions, renforce l’appartenance à un camp et rend les discours de rupture plus attractifs.

Un mouvement politique qui construit sa popularité sur l’inquiétude de ses électeurs peut finir par dépendre de sa persistance. Apaiser cette inquiétude reviendrait alors à affaiblir l’un de ses principaux arguments.

Les extrémistes vivent et prospèrent sur tes angoisses.

La France devant le miroir

Voici la France, à six mois d’un scrutin que les sondeurs décrivent sans fard. Une France en état de sidération, selon le mot d’un chercheur qui a passé sa vie à étudier ces élections. Marine Le Pen créditée de 31 à 36 %

d’intentions de vote depuis des mois, victorieuse dans tous les duels simulés, y compris les plus serrés. Le pays qui a inventé le front républicain découvre qu’il pourrait devoir l’inventer une seconde fois, ou renoncer.

Le programme de la candidate tient en une phrase, cent quarante milliards d’économies et trente milliards de baisses d’impôts, simultanément. Le chiffre est faux, disent les économistes de tous bords. La promesse est ronde, simple, elle tient sur un côté de bus. L’histoire bégaie. Farage promettait 350 millions par semaine pour l’hôpital. Trump promettait des chèques de 5 000 dollars. Le Pen promet 140 milliards qui n’existent pas. La même arithmétique de comptoir, le même mépris pour le détail, souvent la même exactitude dans la conviction que l’électorat ne vérifiera pas.

Il existe pourtant une différence entre 2016 et 2027. Le Brexit a été voté dans l’ignorance, l’Amérique a été votée dans la colère. La France de 2027 votera en connaissance de cause, un peu plus, du moins, que ses deux prédécesseurs. Le précédent britannique est documenté jusqu’à la virgule, six à huit points de croissance perdus, chiffres officiels, autorité budgétaire britannique elle-même. Le précédent américain est en cours de documentation, sondage après sondage, facture après facture. Aucun peuple n’a jamais disposé d’autant de preuves chiffrées avant de commettre la même erreur. L’argument n’est plus une prévision, c’est une expérience déjà conduite, deux fois, dont voici les résultats.

La question n’est donc plus de savoir si le populisme se détruit. Il se détruit, nous venons de le voir en direct, sur deux continents, en trois exercices de pouvoir. La question porte sur ce qu’il détruit avant de se détruire. Le Royaume-Uni a perdu dix ans. L’Amérique est en train de perdre sa clientèle technologique, la loyauté de ses alliés, sa propre base électorale. La France de 2027 a le choix, elle peut être le premier pays à apprendre de l’expérience des autres, ou le troisième à payer pour que les autres apprennent. L’histoire retiendra l’une des deux phrases. À elle de choisir laquelle.

L’Amérique s’est donné un spectacle que le Brexit n’avait jamais offert, l’autodestruction populiste mesurée chaque semaine par les instituts de sondage.

Le Royaume-Uni a mis dix ans à comprendre ce qu’il avait fait. L’Amérique a mis dix-huit mois. La popularité présidentielle est passée de plus de cinquante pour cent à trente. L’identification au parti républicain recule de six points en un an, trois fois plus vite que pendant le premier mandat. Le parti du président a perdu, dès 2025, le cinquième de tous les sièges soumis à élection partielle. Les instituts prévoient pour novembre 2026 une défaite comparable à celle du parti de George W. Bush en 2006, la Chambre perdue, le Sénat probablement avec.

Ce qui distingue l’effondrement américain de la lente agonie britannique tient en une phrase : Trump a promis la baisse des prix et livré une taxe. Le populisme britannique n’a jamais été mis à l’épreuve du pouvoir par les prix. Theresa May et Boris Johnson ont pu blâmer le Covid, l’énergie, la guerre. Trump n’a aucun alibi. Il a imposé lui-même la taxe, au grand jour, en signant les décrets devant les caméras. Ses propres électeurs règlent la facture chaque semaine à la caisse d’épicerie. Farage avait désavoué le chiffre du bus dans les heures suivant la victoire. Trump n’a même pas ce luxe, le chiffre de la facture est le sien, il le porte à chaque sondage.

Reste un danger que le Royaume-Uni n’a jamais connu. Un peuple peut refuser de payer la facture, il lui suffit de nier la facture. Le président prépare déjà le récit, une victoire prouvera que le système fonctionne, une défaite prouvera qu’elle a été volée. Son administration a refusé, pour la première fois depuis 2002, d’inviter les observateurs internationaux à surveiller le scrutin, et elle a annoncé l’envoi de ses propres milliers d’observateurs fédéraux dans les bureaux de vote. Un ministre britannique de l’époque du Brexit avait eu ce mot, le pays s’est regardé dans le miroir et n’a pas aimé ce qu’il a vu. L’Amérique de 2026 a prévu de casser le miroir.

La facture intérieure : l’Amérique qui paie

Le populisme tarifaire repose sur une fable simple : les étrangers paieront. La fable s’est retournée en huit mois.

La Banque centrale de New York a chiffré l’addition, les droits de douane de 2025-2026 ont ajouté près de trois points à l’inflation des biens de consommation, un quart de cette hausse venait de produits fabriqués aux États-Unis. L’arnaque parfaite, le contribuable paie deux fois la protection qu’on lui vend. Par foyer, la facture tourne autour de 1 000 dollars pour la seule année 2025. Le Congrès porte le coût cumulé à 231 milliards de dollars. Le taux effectif des droits de douane a atteint des niveaux que l’Amérique n’avait pas vus depuis un demi-siècle, les baisses d’impôts triomphales du président ont été intégralement neutralisées par la charge tarifaire, selon les comptables eux-mêmes.

Les victimes ont un profil, et ce profil est celui des électeurs de Trump. Les ménages de moins de 50 000 dollars par an. Les moins de quarante-cinq ans. Les travailleurs sans diplôme. La coalition oubliée qui a porté le candidat au pouvoir découvre qu’elle paie l’addition de sa propre victoire. Un électeur sur quatre seulement approuve la gestion de l’économie. Huit sur dix désapprouvent la gestion du coût de la vie. Une majorité d’électeurs se déclare moins bien lotie qu’au moment du vote. Le verdict tombe en moins de deux ans, la promesse ne survit pas à la facture.

L’Amérique a inventé une variante du Brexit. Pas de référendum, pas de bus. La même transaction, un sentiment de contrôle immédiat contre une décennie de pouvoir d’achat. Le Royaume-Uni a payé en silence pendant dix ans. L’Amérique paie en direct.

L’Amérique au pouvoir : le client étranglé


Le Brexit a montré comment un peuple se nuisait à lui-même. L’Amérique de Trump montre quelque chose de plus rare : une puissance qui nuit à ses propres clients.

Washington a passé quarante ans à construire sa domination technologique. Le cloud, les puces, les logiciels qui font tourner les hôpitaux et les banques venaient d’Amérique, et l’Europe payait. 264 milliards d’euros par an pour des logiciels et des services cloud américains. L’Europe était le client idéal, riche et fidèle. Puis le fournisseur a pris le client en otage.

L’escalade a tenu en trois actes. Février 2025, les droits de douane tombent, cinquante pour cent sur l’acier, trente pour cent brandis sur tout le reste. Juillet, Turnberry. Ursula von der Leyen s’incline devant le mur d’Écosse, quinze pour cent, des achats d’énergie, des achats d’armes, 2 400 milliards de promesses de paiement. L’Europe a payé le gendarme pour continuer à vendre au voleur. Janvier 2026, le Groenland. Le président américain menace de sanctions tarifaires six États membres de l’Union pour punir le Danemark de refuser de lui vendre un territoire. Un allié qui menace l’OTAN de dépossession territoriale, aucun adversaire de l’Amérique ne l’avait fait depuis 1945. Le Parlement européen a alors posé le seul geste de dignité de toute cette histoire en suspendant la ratification de l’accord. Un accord est un accord, a répondu la présidente de la Commission. Le client venait de comprendre que le fournisseur ne respectait plus les siens.

La réaction du client a pris une forme que Trump n’avait pas prévue. Le 3 juin 2026, la Commission européenne a adopté un paquet de souveraineté technologique. Fonderie européenne de semi-conducteurs. Loi sur le cloud et l’intelligence artificielle, quatre niveaux de souveraineté, les plus stricts réservés aux données sensibles du secteur public. Stratégie open source comme levier d’indépendance. Le vocabulaire officiel parlait d’innovation et de compétitivité, la phrase fondatrice disait autre chose. Nous ne pouvons pas nous permettre de dépendre d’autrui pour les technologies qui font fonctionner nos hôpitaux. Le message s’adressait à un seul destinataire et ne mentionnait pas son nom. Un haut responsable a livré le reste dans un aveu : nous voulons être sûrs que personne ne détienne un interrupteur. Le client nomme sa peur, il la démonte.

Washington a perdu l’Europe technologique sans qu’aucun historien puisse dater le moment. Aucune déclaration de rupture, aucun vote solennel d’indépendance. La menace de tarifs contre les lois numériques européennes, le Cloud Act brandi comme une arme, les sanctions contre la Cour pénale internationale ont ajouté chaque pièce au même dispositif. L’Europe a appris, matière par matière, à se passer de celui qui la menaçait. Un observateur du secteur des centres de données l’a dit en une phrase que Trump n’a pas entendue : le génie ne rentrera plus dans la bouteille. Le client étranglé cesse de supplier, il ouvre un atelier.

Le Brexit, anatomie d’une régression choisie

La simplicité avec laquelle on convainc un peuple de se nuire force l’admiration et la terreur.

En 2016, les populistes anglais n’ont eu besoin ni de programme, ni de doctrine, ni de projet de société : un bus rouge, un chiffre mensonger, une affiche ont suffi. « Nous envoyons 350 millions de livres par semaine à l’Union européenne : finançons notre système de santé à la place. » Le chiffre était faux. Le versement réel, après rabat et retours européens, en valait à peine les deux tiers. Peu importait. Le mensonge tenait sur un bus. L’affiche « Breaking Point » montrait des files de migrants derrière une clôture, l’objectif bien cadré, le réflexe directement déclenché. La campagne entière logeait dans ce triptyque de bas de page. Un chiffre. Une peur. Un slogan. « Take back control » — reprendre le contrôle. Trois mots vides, trois mots parfaits. Le client y mettait sa colère, le vendeur n’y mettait rien. Le rayon était fourni, chacun se servait. La brutalité tenait lieu de méthode, le simplisme d’arme. Les populistes anglais ont vendu trois syllabes pour trente ans de malaise. Un pays entier, acheté par un panneau publicitaire.

Le pays a voté. Le rideau est alors tombé sur la comédie. Dans les heures suivant la victoire, Nigel Farage désavouait le chiffre du bus et le qualifiait de « regrettable erreur ». Ses promoteurs se dispersaient et laissaient d’autres payer la facture. Ce moment mérite d’être enseigné dans toutes les écoles de démocratie : la promesse populiste n’est pas un contrat, c’est un engin de mobilisation, jetable une fois l’objectif atteint.

L’après n’a ressemblé ni à l’apocalypse annoncée par les uns, ni à l’aube dorée promise par les autres. L’après a été pire, d’une certaine manière : plus lent, plus silencieux, plus difficile à montrer du doigt. Aucun krach. Aucune faillite spectaculaire. Aucun jour où tout s’est brisé. Une pince hémostatatique discrete s’est posée sur l’économie du pays et a laissé dix années s’écouler en apparence normales — des élections, des gouvernements, des dépêches — pendant que la vie s’en allait. Une étude de la Banque d’Angleterre et du NBER l’a enfin chiffrée en 2026, avec une décennie de recul : le PIB britannique accuse 6 à 8 points de retard sur sa trajectoire contrefactuelle ; l’investissement, 12 à 18 points ; l’autorité budgétaire officielle inscrit désormais à perpétuité, dans ses prévisions, une perte de productivité de 4 %. En vies réelles, cela s’appelle un hôpital qui ne se construit pas, une usine qui ne s’ouvre pas, un salaire qui ne monte pas, une jeunesse qui part. Le pays a manqué un quart de croissance. Personne n’a vu cette richesse partir, parce qu’elle ne s’est jamais montrée.

Le dépit le plus profond se loge là : le Royaume-Uni ne s’est pas effondré, il s’est rétréci. Le pays n’a pas connu de jour de deuil national, car on ne porte pas le deuil d’une absence. Les Britanniques n’ont pas perdu ce qu’ils avaient ; ils ont perdu ce qu’ils auraient dû avoir. Et ce manque-là ne se pleure pas, il s’épuise. Le mot juste de cette décennie n’est ni la colère ni la panique : c’est la tristesse. La tristesse d’un pays qui regarde ses voisins continuer sans lui, qui voit sa monnaie dépréciée d’un tiers depuis le référendum, son influence réduite, ses agriculteurs coincés aux barrières douanières, ses chercheurs exclus des consortiums européens. Pour la première fois de son histoire récente, ce pays regarde l’avenir en se demandant s’il n’était pas meilleur hier. En 2023, Farage lui-même — l’homme qui avait tout promis — a fini par l’avouer dans un soupir d’interview : le Brexit « a échoué » en l’état. Le porte-parole du récit national a désavoué sa propre fable sept ans après l’avoir écrite. Aucune image ne décrit mieux le désespoir populiste.

Le Brexit n’est donc pas une anecdote britannique. Il constitue la première expérience moderne et entièrement documentée d’un pays développé qui vote, sur la base d’un mensonge simple, sa propre régression, puis la voit se dérouler au ralenti. Aucun jour n’a permis de dire : c’est ici que tout a basculé. Ce précédent fonde toute cette analyse, car chacun des acteurs qui suivent — Trump avec ses tarifs, Le Pen avec ses 140 milliards d’économies magiques — propose à son électorat exactement la même transaction : un sentiment de contrôle immédiat contre une décennie de croissance silencieusement amputée. L’Amérique de 2025-2026 découvre ce que le Royaume-Uni a appris à ses dépens : la brutalité du simplisme se paie dans la monnaie de la lenteur, et le désespoir de l’après n’a pas de date anniversaire.

Nous n’avons plus le temps


Nous nous affaiblissons. Nos déficits s’accumulent depuis des décennies, notre dette réduit progressivement notre liberté d’action et nos ressources publiques sont trop souvent mal réparties.

Nous dépensons beaucoup, sans toujours obtenir les résultats attendus. Avant de réclamer davantage de moyens, nous devrions nous interroger sur leur utilisation, nos priorités et notre capacité à évaluer ce que nous finançons.

Cette situation serait déjà préoccupante dans un monde stable. Mais la guerre est revenue en Europe, les équilibres internationaux se défont, les grandes puissances défendent leurs intérêts sans beaucoup d’égards pour les plus faibles. Nous devons financer notre sécurité, notre indépendance énergétique, notre industrie, notre recherche. Nous devons aussi préserver notre système social, notre école, notre santé.

Nous n’avons pas les moyens de tout faire. Nous avons encore moins les moyens de ne rien décider.

Le coût de l’immobilisme

Nous risquons de traverser une nouvelle crise politique sans parvenir à voter un budget. Bien sûr, l’État ne s’arrêtera pas. Des dispositifs provisoires permettront d’assurer la continuité des services publics. Mais ils ne remplaceront pas durablement les décisions qu’exige notre situation.

Chaque mois d’incertitude retarde des arbitrages, complique les investissements et affaiblit notre crédibilité. Un budget ne résoudra pas tous nos problèmes. Son absence prolongée risque en revanche de nous empêcher d’en résoudre beaucoup.

Nous pouvons discuter sans fin de la responsabilité des gouvernements précédents. Nous pouvons aussi reconnaître que les déficits accumulés sont le résultat de décisions prises, acceptées ou différées par des majorités successives.

Nous avons collectivement laissé s’installer une situation que personne ne semble désormais capable de corriger seul.

Le Parlement doit retrouver sa fonction

Nos institutions permettent l’opposition. Elles la rendent même indispensable. Un gouvernement doit pouvoir être contesté, ses projets amendés, ses décisions contrôlées.

Mais lorsque les électeurs ne donnent de majorité absolue à personne, les parlementaires doivent apprendre à travailler autrement.

On ne peut pas réclamer davantage de pouvoir pour le Parlement et refuser ensuite d’y construire des décisions communes.

Un député n’est pas élu uniquement pour défendre un programme. Il est aussi élu pour participer aux décisions qui engagent le pays. Cela suppose de discuter avec des adversaires, d’accepter certaines de leurs propositions et d’obtenir en retour des concessions.

Ce travail est moins spectaculaire qu’une motion de censure. Il est pourtant essentiel.

Des convictions fermes, des compromis possibles

Nous devons être intransigeants sur les valeurs démocratiques : l’État de droit, l’indépendance de la justice, les libertés publiques, l’égalité devant la loi, le respect des institutions et la dignité humaine.

Ces principes ne peuvent pas devenir des monnaies d’échange.

En revanche, une politique fiscale, une dépense publique, le calendrier d’une réforme ou la répartition d’un effort budgétaire peuvent se négocier.

Nous devons pouvoir discuter du montant des économies, de leur répartition, des investissements à préserver et des recettes nécessaires. Nous devons aussi accepter que les solutions proposées par nos adversaires ne soient pas toutes mauvaises parce qu’elles viennent d’eux.

Un compromis budgétaire n’exige pas que chacun abandonne ses convictions. Il exige que personne ne prétende imposer intégralement les siennes.

Notre responsabilité face aux populismes

Les populismes prospèrent sur les crises et la défiance. Ils désignent des responsables, promettent des solutions immédiates et entretiennent l’idée que les institutions démocratiques sont incapables de répondre aux difficultés du pays.

Nous leur facilitons la tâche lorsque nos représentants donnent le spectacle d’un Parlement paralysé.

À force de refuser toute concession, les formations démocratiques risquent de démontrer malgré elles ce que leurs adversaires affirment : que le débat, la négociation et le pluralisme seraient devenus des obstacles à l’action.

C’est un danger considérable.

Nous ne défendrons pas durablement la démocratie en nous contentant de dénoncer ceux qui la menacent. Nous devons aussi démontrer qu’elle est capable de décider, de corriger ses erreurs et de produire des résultats.

La démocratie ne promet pas l’unanimité. Elle organise nos désaccords pour nous permettre de continuer à vivre et à décider ensemble.

Une responsabilité qui dépasse les partis

Le prochain gouvernement, quelle que soit sa composition, héritera de nos déficits, de notre dette et des urgences que nous n’aurons pas su traiter.

Il aura besoin d’un budget.

Les parlementaires attachés aux principes démocratiques doivent participer à son élaboration, négocier des engagements précis et rechercher les conditions de son adoption.

Cela ne signifie pas voter n’importe quel texte. Un budget injuste, incohérent ou dangereux doit pouvoir être rejeté. Mais ce refus doit s’accompagner d’une proposition crédible, pas seulement de l’espoir de provoquer une nouvelle crise.

Nous ne pouvons pas exiger de nos responsables politiques qu’ils soient courageux tout en les sanctionnant chaque fois qu’ils acceptent un compromis.

Il nous appartient aussi, comme électeurs, de changer notre regard sur la négociation. Un élu qui obtient la moitié de ce qu’il défend n’a pas nécessairement trahi ses engagements. Il a peut-être obtenu ce que les rapports de force démocratiques permettaient réellement.

Nous n’avons plus le temps

Nous sommes confrontés à des choix difficiles. Certains demanderont des efforts, d’autres imposeront de renoncer à des habitudes ou à des avantages. Nous devrons mieux répartir nos ressources, contrôler nos dépenses et déterminer ce que nous voulons réellement préserver.

Ces décisions seront contestées. C’est normal. Elles devront être expliquées, discutées et parfois corrigées.

Mais nous ne pouvons plus accepter que l’impossibilité de tout obtenir serve de justification à l’inaction.

Nous devons rester fermes sur les valeurs qui fondent notre démocratie et apprendre à être plus souples sur les moyens de conduire les politiques publiques.

Nous pouvons refuser de gouverner ensemble. Nous ne pouvons pas nous dispenser de faire fonctionner notre pays.

C’est sur cette responsabilité que nous devrions désormais juger nos représentants.

La jeunesse manifeste, les appareils s’en servent

Ce que chaque citoyen doit voir

Des lycéens et des étudiants manifestent dans toute la France. Il nous appartient à tous de comprendre cette situation, Des lycéens et des étudiants manifestent dans toute la France.

Il nous appartient à tous de comprendre cette situation, de l’analyser avec rigueur, pour apporter une réponse adaptée. Comprendre, c’est d’abord constater qu’il est inacceptable d’étudier dans des bâtiments dégradés, où les sanitaires sont indignes, où l’on étouffe en juin et où l’on

gèle en janvier, que des postes ne soient pas remplacés, que des élèves en situation de handicap manquent d’accompagnement, et que des territoires entiers soient traités en parents pauvres de l’éducation. Cette colère est fondée. Elle mérite d’être entendue et satisfaite, et qui la contesterait n’aurait rien compris à l’état réel de nos établissements.

Mais l’analyse honnête impose un second constat, moins visible et plus grave, à savoir que ce mouvement est en train d’être rempli par autre chose que lui-même.

Une méthode éprouvée : remplir la colère des autres

Depuis les premières heures, des organisations politiques rodées impriment leurs mots d’ordre sur ce désarroi. La suppression de Parcoursup, celle de la CVEC et la fin des frais différenciés pour les étudiants extra-européens figuraient noir sur blanc dans des programmes partisans bien avant le premier blocus, car elles n’ont pas surgi des assemblées générales de lycée mais y ont été déversées. Le procédé est ancien et toujours identique dans son mécanisme, puisqu’il consiste à prendre une colère légitime, à la remplir d’un programme tout fait, puis à présenter le tout comme une aspiration spontanée de la jeunesse. La vérification est à la portée de chacun, et elle consiste à se demander laquelle de ces revendications a été votée par les lycéens, et laquelle a été distribuée.

Ceux qui procèdent ainsi ne cherchent pas à résoudre les difficultés des élèves, car ils cherchent du carburant, c’est-à-dire de la mobilisation pour exister médiatiquement, de la tension pour se poser en remède et de l’affrontement pour se donner un rôle. Devant la jeunesse en colère, leur ligne de conduite tient en une phrase : ils ne veulent pas l’apaiser, ils veulent la remplir.

Les faits, vérifiables par chacun, résistent au récit de l’abandon

La récupération repose sur des mensonges par omission que chacun peut contrôler, car le récit de l’État qui abandonne la jeunesse ne survit pas à l’examen des faits. Le repas Crous à 1 euro a été créé en 2021 et maintenu depuis pour les étudiants qui en ont besoin, les bourses sur critères sociaux ont été revalorisées à plusieurs reprises y compris plus vite que l’inflation, les APL ont été augmentées, et des aides d’urgence, des jobs étudiants et des dispositifs de soutien psychologique ont été mis en place. Rien de tout cela n’est parfait et le débat sur les insuffisances reste ouvert, mais tout interdit le récit d’un désert. Quand un parti affirme que rien n’a été fait, il ne s’adresse pas à des citoyens informés, il parie sur le fait qu’ils ne vérifieront pas, et un citoyen qui vérifie échappe déjà à moitié à la manipulation.

La violence est un piège tendu à la cause, et à tous

Chaque vitrine brisée, chaque enseignant empêché d’enseigner et chaque policier blessé efface une revendication, puisque le lendemain personne ne parle des sanitaires dégradés ni des postes non remplacés, mais de casse. Les gagnants de cette opération sont exactement ceux qui ont investi le mouvement, parce que le désordre leur fournit leurs images, leur vocabulaire et leur raison d’exister. La violence n’est pas l’excès de ce mouvement, elle est l’objectif de ceux qui l’ont greffé, et y céder revient à travailler gratuitement pour eux.

C’est pourquoi l’appel à la non-violence n’est pas une leçon de morale dispensée du haut d’un balcon mais une exigence stratégique, qui vaut pour la jeunesse comme pour les forces de l’ordre, car un mouvement déterminé et pacifique est inattaquable tandis qu’une réponse policière disproportionnée lui offrirait la victoire morale qu’il ne peut obtenir autrement. La lucidité doit être égale des deux côtés de la barricade.

Ce que nous devons exiger, chacun à notre place

Les encadrants de ce mouvement doivent séparer les revendications votées par les élèves de celles distribuées par les appareils, car la transparence sur cette frontière constitue le premier test de leur sincérité.

Les soutiens politiques et syndicaux doivent appuyer les revendications matérielles que sont la rénovation des bâtiments, les recrutements d’enseignants et de personnels d’accompagnement, et l’amélioration concrète des conditions d’étude, et ils doivent cesser de greffer sur des adolescents des programmes que les urnes n’ont jamais validés, parce que le soutien sincère s’arrête là où commence la récupération.

Le gouvernement doit écouter vite et répondre concret, et des mesures comme les repas à 1 euro, les revalorisations de bourses et l’augmentation des APL prouvent que la réponse adaptée existe et n’attend que d’être prolongée, car chaque semaine de silence est une semaine offerte à ceux qui veulent l’affrontement.

Nous devons tous, enfin, refuser les deux symétries trompeuses, puisque ceux qui voient dans chaque lycéen un casseur se trompent de cible exactement comme ceux qui voient dans chaque débordement une provocation policière, alors que la vérité est plus exigeante et tient dans l’existence simultanée d’une jeunesse légitimement en colère, de besoins réels à satisfaire et d’appareils politiques qui prospèrent sur les deux.

L’avenir de l’école publique et de l’université se joue dans les budgets, les recrutements et les chantiers, pas dans les slogans et les barricades. La prise de conscience générale nécessaire est que nous devons satisfaire les uns et désarmer les autres, car un pays capable de faire les deux à la fois est un pays qui ne perd ni sa jeunesse ni sa lucidité.

L’Occident orphelin : anatomie d’une déchirure

I. L’ordre du vainqueur, ou la paix du protecteur

Avant Trump, l’Occident n’était pas une communauté de nations, c’était une hiérarchie qui se racontait comme une communauté. Il faut le dire avec précision :

le système international issu de 1945 fut construit par le vainqueur, pour le vainqueur, mais avec un génie particulier — celui de faire coïncider son intérêt avec les règles qu’il imposait aux autres.

Le contrat implicite était le suivant. Les États-Unis, forts du plan Marshall, du dollar comme monnaie de réserve et de l’OTAN, assurent la protection des dominés — l’Europe ruinée, le Japon défait, plus tard la Corée du Sud, l’Allemagne réunifiée. En échange, ils fixent seuls les règles du jeu : le libre-échange quand leurs industries dominent les marchés, le règlement des différends par des institutions qu’ils contrôlent (FMI, Banque mondiale, OMC), le monopole de la définition de la légitimité internationale. Ils vendent leurs produits — des Ford aux Hollywood — et, plus profondément, ils vendent un modèle de vie.

Les exemples abondent. Quand la France de De Gaulle tente de sortir du commandement intégré de l’OTAN en 1966, elle découvre les limites réelles de son autonomie. Quand le Japon des années 1980 menace la supériorité technologique américaine, l’accord du Plaza en 1985 réévalue le yen de manière à briser cette ascension : la règle du marché est invoquée, mais elle courbe dans le sens du protecteur. Quand l’Europe refuse la guerre d’Irak en 2003, Rumsfeld la divise entre « vieille » et « nouvelle » Europe — le dominant ne punit pas seulement la désobéissance, il réorganise l’espace pour la rendre impossible.

La protection était donc réelle, mais elle avait un prix ontologique : les protégés n’étaient jamais des sujets pleins. Ils étaient des hôtes tranquilles d’un ordre qu’ils n’avaient pas écrit. Et c’est bien là le point philosophique : on peut habiter longtemps une maison dont on n’a pas dessiné les plans, tant que le propriétaire est bienveillant. La question n’était jamais de savoir si les dominés étaient libres, mais si leur liberté était une propriété ou une location.

II. La rupture, ou quand le propriétaire met la maison en vente

Il y eut des signes précurseurs, et il faut leur rendre justice : ils furent mal interprétés, ou plutôt interprétés comme des excès conjoncturels là où ils étaient des symptômes structurels.

Les États-Unis avaient déjà entamé leur retrait du rôle de protecteur sous Obama — le « pivot » vers l’Asie, la lassitude des guerres moyen-orientales, la formule célèbre « don’t do stupid stuff ». L’Europe y vit une fatigue, non une retraite. Elle crut que le locataire fatigué se reposerait, non qu’il finirait par vendre l’immeuble. Le refus de Paris de 2003, l’affaire Snowden en 2013 qui révéla l’espionnage systématique des alliés eux-mêmes, le refus anglais de suivre Washington dans la Syrie de 2013 : tout cela disait déjà que la loyauté du dominant envers les dominés était conditionnelle, et que la loyauté des dominés envers le dominant était considérée comme allant de soi.

Puis vient Trump, et le changement n’est pas de degré mais de nature. Car Trump ne fait pas que rompre le contrat — il le dénonce publiquement, en dévoilant le mécanisme. Là où ses prédécesseurs disaient « l’ordre libéral international », il dit : « Vous avez été protégés, payez. » Il transforme la protection en protection financière extorsionniste, en exigeant des Européens des dépenses d’armement et en traitant l’OTAN comme un club de services dont les cotisations sont impayées. Il transforme l’alliance en commerce. Il transforme le maître bienveillant en créancier sans bienveillance.

Trois exemples suffisent à mesurer la brutalité. Les droits de douane contre le Canada, allié le plus fidèle de l’histoire américaine — l’ami le plus ancien apprend qu’il est un simple déficit commercial à corriger. Les menaces sur le Groenland, c’est-à-dire sur le territoire d’un allié de l’OTAN : la règle fondatrice de l’ordre de 1945, l’inviolabilité des frontières, est remise en cause par celui-là même qui en était le garant. Enfin, le discours de Kyiv-Munich de février 2025, où la préférence clairement affichée pour Moscou sur certains dossiers apprit aux Européens qu’ils pourraient, un jour, être du mauvais côté de la protection.

Ce que Trump a changé, au fond, tient en une phrase philosophique : il a rendu l’ordre occidental illisible à ses propres membres. Un système de domination fonctionne tant qu’il est prévisible ; il devient intolérable non pas quand il est injuste — il l’a toujours été — mais quand il devient arbitraire. La parole du dominant ne garantit plus rien, et un ordre qui ne garantit rien cesse d’être un ordre : c’est un hasard géographique.

III. Les orphelins, ou la panique qui devient architecture

Restent les dominés. Leur situation, après la rupture, présente tous les caractères de ce que la psychologie nommerait un deuil non anticipé : sidération, déni, recherche de substituts, reconstruction.

La sidération d’abord, visible dans les premiers mois de 2025 : les sommets d’urgence européens, les appels de Berlin et Paris à l’« autonomie stratégique » sans que personne ne sache très bien ce que ce mot voulait dire, la révélation publique que l’Europe ne savait pas faire la guerre sans l’Amérique — ni logistique, ni renseignement, ni dissuasion étendue. Le dominé découvre alors ce que la protection avait dissimulé pendant soixante-dix ans : il était protégé précisément parce qu’il n’avait pas besoin d’apprendre à se protéger. La dépendance n’était pas un accident de l’ordre américain ; elle en était la texture même.

Le déni ensuite, sous deux formes. La première : croire que Trump est une parenthèse, qu’en 2028 ou 2032 tout reviendra. C’est l’illusion d’une histoire à répétition, où le dominé attend le retour du propriétaire plutôt que d’acheter sa propre maison. La seconde : croire que la panique est une politique. Car la panique produit du mouvement mais rarement du dessein.

Mais la panique, quand elle dure, devient architecture. C’est ici que le rapprochement UE-Canada prend son sens philosophique profond. Ce que font l’Europe et le Canada n’est pas la construction d’un nouvel empire, ni même celle d’une contre-puissance : c’est la recherche, par d’anciens dominés, d’un ordre entre eux qui ne soit plus fondé sur la protection. Le Canada et l’Europe se découvrent orphelins du même père, et l’on sait que les orphelins d’un même père se reconnaissent entre eux par une solidarité que nul autre ne comprend.

Que cherche alors ce regroupement ? Non pas un nouveau dominant — aucun ne s’en présente — mais un mode d’organisation fondé sur ce qui leur manque le plus depuis la rupture : la parole tenue. Démocratie, respect des autres, respect de la parole : ces valeurs que le dominant invoquait sans les pratiquer, les orphelins prétendent désormais les pratiquer sans les invoquer. L’ordre qu’ils ébauchent — un membre associé, une alliance pour l’avenir, des partenariats bancaires ou spatiaux — reste fragile, improvisé, en panne de contenu juridique. Il n’est pas encore une maison ; c’est un chantier ouvert sur les ruines de l’ancienne, dont les habitants n’ont jamais appris à poser une charpente.

Et c’est bien la question finale que ce chantier pose. Les dominés peuvent-ils, en se réorganisant entre eux, cesser d’être dominés — ou vont-ils seulement changer de dominant, demain la Chine, après-demain quelqu’un d’autre ? L’histoire de l’après-1945 suggère une réponse pessimiste : les hiérarchies meurent rarement, elles se déplacent. Mais l’histoire suggère aussi autre chose : le projet canado-européen, si imparfait soit-il, est la première tentative depuis 1945 de construire un espace de puissance fondé non sur la garantie du plus fort, mais sur la fiabilité du pareil. S’il échoue, l’Occident aura été un moment de l’histoire. S’il réussit, il aura enfin mérité le nom de communauté qu’il portait depuis toujours sans le devenir.

Le populisme en Europe : quand la colère devient un piège

Le populisme n’est pas une idéologie. C’est une stratégie. Une méthode qui exploite les peurs, les frustrations et les colères pour s’emparer du pouvoir. Son terrain de prédilection ? Les crises.

Son arme ? La simplification, la division, la diabolisation de l’adversaire. Et son objectif ? Remplacer le débat par l’émotion, la nuance par le slogan, la démocratie par le culte du chef.

Le populisme, ou l’art de diviser pour régner

Le populisme repose sur une fausse évidence : « Nous, le peuple, contre eux, les élites. » Une opposition binaire qui permet de tout expliquer, de tout justifier. Peu importe si cette division est artificielle, peu importe si les solutions proposées sont irréalistes. Ce qui compte, c’est de créer un ennemi commun, de cristalliser la colère, et de proposer des réponses simples à des problèmes complexes.

1. La division : « Nous » contre « eux »

Le populiste a besoin d’un bouclier et d’un ennemi. Le bouclier, c’est « le peuple », une entité homogène, vertueuse, toujours du bon côté. L’ennemi, ce sont « les élites » : les politiques, les médias, les experts, les intellectuels, les « mondialistes », les « wokistes »… Bref, tous ceux qui, selon lui, méprisent, exploitent ou trahissent le peuple.

Exemples :

  • En Hongrie, Viktor Orbán ne cesse de dénoncer les « élites bruxelloises » ou les « milliardaires cosmopolites » qui, selon lui, veulent « détruire la Hongrie chrétienne ».
  • En France, Marine Le Pen et Jordan Bardella attaquent les « mondialistes » et les « islamo-gauchistes », tandis que Jean-Luc Mélenchon fustige les « oligarques » et les « capitalistes ».
  • En Italie, Giorgia Meloni et Matteo Salvini ciblent les « médias de gauche » ou les « juges roux » (sous-entendu : communistes).

2. Le rejet des institutions

Pour le populiste, tout ce qui incarne l’establishment est corrompu. Les médias mentent, la justice est partiale, les experts sont des imposteurs, et les partis traditionnels sont des traîtres.
Exemples :

  • En Pologne, le parti Droit et Justice (PiS) a réformé la justice pour la mettre sous contrôle politique, accusant les juges indépendants d’être des « traitres à la nation ».
  • En Espagne, le parti Vox dénonce les « médias manipulés » et les « partis corrompus », tout en proposant des solutions autoritaires.
  • En France, le RN et LFI rejettent les « médias mainstream », qu’ils accusent de partialité, et prônent une « démocratie directe » (référendums, conventions citoyennes) pour contourner les institutions.

3. Le culte du leader charismatique

Le populisme a besoin d’un sauveur, d’un homme ou d’une femme providentiel(le) qui incarne la « voix du peuple ». Ce leader doit être charismatique, intransigeant, et capable de polariser le débat.
Exemples :

  • En Turquie, Recep Tayyip Erdogan se présente comme le seul rempart contre les « ennemis de la nation ».
  • En France, Jordan Bardella (RN) et Jean-Luc Mélenchon (LFI) jouent ce rôle à la perfection, avec des discours clivants et une communication ultra-personnalisée.
  • En Hongrie, Viktor Orbán a transformé son pays en une démocratie illibérale, où l’opposition est muselée et où les contre-pouvoirs ont été démantelés.

Le populisme est une menace pour nos démocraties

1. L’érosion de l’État de droit

Le populisme sape les fondements mêmes de la démocratie libérale :

  • Affaiblissement des contre-pouvoirs : En Hongrie et en Pologne, la justice et les médias ne jouent plus leur rôle de garde-fou.
  • Clientélisme : Les partis populistes récompensent leurs soutiens (subventions, postes) et punissent leurs opposants (licenciements, pressions).
  • Désinformation : Les fake news et les théories du complot (comme le « grand remplacement ») empoisonnent le débat public.

Exemple : En Slovaquie, le Premier ministre Robert Fico (populiste) a été blessé par balle en 2024 dans un climat de polarisation extrême.

2. Le blocage des réformes européennes

Les partis populistes freinent les avancées de l’UE :

  • Climat : La Pologne a bloqué des accords sur la neutralité carbone.
  • Migration : La Hongrie et la Pologne refusent de participer au pacte migratoire européen.
  • Défense : LFI et le RN en France s’opposent à une Europe de la défense renforcée.

Conséquence : L’UE devient ingouvernable, incapable de répondre aux défis globaux (guerre en Ukraine, crise climatique).

3. La polarisation de la société

Le populisme divise les citoyens et radicalise les débats :

  • Clivages familiaux : En Espagne, les tensions entre catalanistes et nationalistes déchirent les familles.
  • Violences politiques : En Allemagne, les manifestations de l’AfD (extrême droite) dégénèrent souvent en affrontements.
  • Radicalisation des jeunes : En France, les 18-24 ans votent de plus en plus pour LFI ou le RN, séduits par leurs discours anti-système.

Exemple : En Suède, les Démocrates de Suède (extrême droite) ont doublé leur score en 10 ans, en capitalisant sur la peur de l’immigration.

4. L’alliance avec des régimes autoritaires

Certains partis populistes soutiennent des dictatures :

  • Hongrie : Orbán est un allié de Poutine et a bloqué des sanctions contre la Russie.
  • France : Le RN a emprunté 9 millions d’euros à une banque russe en 2014.
  • Italie : Salvini a porté un t-shirt à l’effigie de Poutine et a signé un accord avec la Chine contre l’avis de l’UE.

Danger : Ces alliances affaiblissent l’UE face à la Russie et à la Chine, et légitiment les régimes autoritaires.

Comment résister ?

Le populisme ne disparaîtra pas par magie. Pour le combattre, il faut agir sur ses causes :

1. Répondre aux peurs par des solutions concrètes

  • Économie : Investir dans les zones rurales et industrielles (ex : fonds européens pour la reconversion écologique).
  • Immigration : Contrôle strict mais humain (ex : accords avec les pays tiers, intégration renforcée).
  • Justice sociale : Augmenter les salaires, lutter contre la précarité.

2. Défendre les institutions démocratiques

  • Protéger la justice et les médias (ex : sanctions contre les États qui violent l’État de droit, comme la Pologne).
  • Lutter contre la désinformation (ex : régulation des réseaux sociaux, éducation aux médias).

3. Reconstruire la confiance

  • Transparence : Ouverture des données publiques (budgets, lobbies).
  • Participation citoyenne : Référendums locaux, conventions citoyennes.

4. Une Europe plus sociale et plus démocratique

  • Harmonisation fiscale pour lutter contre les paradis fiscaux.
  • Politique migratoire commune pour éviter les tensions entre États.
  • Défense européenne pour réduire la dépendance à l’OTAN.

Conclusion : le populisme, un piège à désamorcer

Le populisme est un piège. Il promet des solutions simples à des problèmes complexes, mais en réalité, il aggrave les crises qu’il prétend résoudre. Il divise au lieu de rassembler, détruit au lieu de construire, ment au lieu d’informer.

Son risque ultimeest que l’Europe, berceau de la démocratie, devienne le théâtre de son propre déclin.

Face à cette menace, il n’y a qu’une seule réponse : la mobilisation. Celle des citoyens, des médias, des politiques. Pour défendre nos valeurs, réformer nos institutions, et construire une Europe plus juste, plus solidaire, plus résiliente.